Le manège de la vie de bureau

Interview de Arnaud Camus

Extrait de l’article de Margherita Nasi


Publié dans Le Monde campus

Mélanger oies et moutons, calmer un cheval : apprendre à manager en coachant des animaux

Instituts ou grandes écoles proposent à des professionnels de se former au leadership au contact d’oies, de chevaux, de loups…
Objectif : progresser dans l’empathie, la gestion de groupe et insuffler un esprit d’équipe.

Aux oreilles des chevaux
Depuis 2014, l’école de commerce HEC travaille avec les moutons pour former des futurs « coachs d’organisation », qui interviendront en entreprise pour accompagner des changements. Avec les ovins, cadres dirigeants, DRH et consultants apprennent à accompagner le changement. Pour simuler les fusions-acquisitions, ils doivent par exemple mêler un troupeau de moutons et d’oies – moins facile qu’on ne le croit.

« On constate que les oies, pour se protéger, restent ensemble au sein des moutons », illustre Patrick Dugois, sociologue, ancien cadre chez Emmaüs, aujourd’hui responsable pédagogique de la formation « coach d’organisations » à HEC. Une dynamique qui s’observe aussi, selon lui, dans des organisations. « Il s’agit d’un mécanisme de protection très fréquent, que les grands groupes doivent prendre en compte. Par exemple lorsqu’ils acquièrent une start-up et l’internalisent, s’ils ne veulent pas faire disparaître sa capacité d’innovation », poursuit-il.

Le coaching animal n’est pas lié à une seule espèce : à Ernstbrunn, en Autriche, des cadres dirigeants ont pu participer à un séminaire « Parle avec les loups ». En Suisse, Medianimal propose du coaching professionnel avec des ânes. Mais c’est encore aux oreilles des chevaux que préfèrent murmurer les manageurs, remettant au goût du jour les propos du philosophe grec Xénophon : « Le cheval est un bon maître, non seulement pour le corps mais aussi pour l’esprit et pour le cœur. »

Le manège de la vie de bureau
« Le cheval est un miroir de l’équipe : son comportement est révélateur de votre fonctionnement. Il ne collabore que si tout le monde est coordonné », explique l’équicoach et psychologue Laurence Flichy. Elle a récemment formé des jeunes cadres du service marketing du groupe Novartis au haras de Jardy, en lisière de la forêt domaniale de Fausses-Reposes (Hauts-de-Seine), à trente minutes de Paris.

« Pour que le cheval obéisse, on doit répéter nos gestes. En entreprise aussi, il faut être patients, ne pas hésiter à répéter, à recommencer » Un stagiaire

Objectif : renforcer la cohésion de l’équipe. Unis par une corde, les jeunes stagiaires ont fait sauter un cheval tous ensemble. Régulièrement, ils étaient invités à réfléchir aux analogies entre les exercices en manège et la vie au bureau. Chacun en tire des enseignements. « Il suffit d’une personne hors rythme pour que l’énergie du groupe retombe », médite Arnaud, l’un des participants. « Il faut apprendre à déléguer, à ne pas tirer sur la corde tout seul », estime son collègue Florian. « Pour que le cheval obéisse, on doit répéter nos gestes. En entreprise aussi, il faut être patients, ne pas hésiter à répéter, recommencer », raisonne Aurélia.

Les exercices changent en fonction de la demande du client. Les équipes de commerciaux, par exemple, travaillent sur leur capacité de persuasion, en emmenant le cheval là où il ne veut pas aller. « Les chevaux aussi changent en fonction du public : aujourd’hui, nous avons de jeunes chevaux, mais lorsqu’on forme des “codir” [comités de direction], on choisit des chevaux plus chevronnés, à fort caractère », précise Laurence Flichy, qui anime la formation avec Alexandre Deval, expert dans l’éducation des jeunes chevaux, et Arnaud Camus, coach de manageurs et responsable de l’Académie équicoaching, formation leader en France.

Une offre séduisante

« Le marché de l’équicoaching, c’est un million d’euros, j’en fais la moitié », s’enthousiasme Arnaud Camus. Son académie a organisé une trentaine de formations en 2018, et dépassera les quarante cette année. Si la demande est en hausse, c’est parce que « les clients reviennent »,assure M. Camus, et parce que « nous récupérons beaucoup de déçus d’autres formations ».
Pour asseoir sa crédibilité, le coach a également coécrit l’ouvrage Equicoaching. L’intelligence émotionnelle au cœur de l’entreprise (Actes Sud, 2016), où témoignent la DRH du Mandarin oriental Paris ou encore le vice-président d’Unilever.

« Finalement, ce n’est pas tellement plus cher qu’une journée de formation à Excel » Véronique Driot-Argentin

Vivendi aussi a été séduit par le coaching, même si Véronique Driot-Argentin, responsable formation au siège du groupe, a initialement eu « du mal » à mettre en place cette offre. Les cadres sont « habitués à des cours très formatés, en salle, sur PowerPoint », reconnaît-elle. Le prix n’a pas aidé – comptez 1 200 euros hors taxe par personne et 1 000 euros de préparation pour un atelier à l’Académie équicoaching. « Mais, finalement, ce n’est pas tellement plus cher qu’une journée de formation à Excel. Et à l’issue de la première formation pilote, la moitié de l’immeuble m’a appelée en demandant de “ L’équicoaching” », se souvient-elle.

Dispensées dans la nature, ces formations permettent aux salariés de se retrouver en terrain neutre. Hors entreprise, tout le monde repart de zéro. L’animal, par ailleurs, ne juge pas, abonde Mme Driot-Argentin. « S’il ne fait pas ce que vous lui demandez, ce n’est pas pour vous embêter, c’est parce qu’il n’a pas compris. Surtout, les animaux nous apprennent le respect. Le cheval n’obéit qu’un temps sous la contrainte. C’est important de le rappeler dans le milieu professionnel. »

Alors que le management à l’ancienne, paternaliste ou autoritaire, semble avoir fait son temps, et que le management « par objectifs », ultracompétitif, induit parfois de la souffrance et dégrade les capacités de créativité, ce sont peut-être les animaux qui redonneront à l’humain toute sa place dans l’entreprise.

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